Les discours sur le développement durable à l'épreuve d'une invasion végétale : l'Ile de la Réunion, un laboratoire clos pour l'élaboration d'un compromis entre acteurs autour de l'ajonc d'Europe

Résumé : Cette proposition fait suite à un premier papier présenté lors du congrès de l'AISLF à Istanbul [Darrot, 2008]. Lors de ce premier travail était examinée l'évolution historique des formes d'accord établies autour de l'objet bocage en Ille-et-Vilaine : quels usagers, quels arguments pour son maintien, quels responsables de son entretien, avec quelles formes légales, pour quel résultat ? Ces questions étaient examinées à la lumière des formes de mise en tension entre des représentations et des intérêts divergents liés à cet objet-bocage (agriculteurs, promeneurs, chasseurs, collectivités locales, agences de l'eau, associations de défense de l'environnement...). Ce travail se prolonge actuellement par un focus porté sur une plante emblématique de ce bocage : l'ajonc d'Europe. La plante est par nature invasive : l'UICN l'a placée parmi les 30 plantes les plus agressives au monde. La connaissance de la situation dans le milieu d'origine de cette plante (dont la Bretagne) permet d'informer de façon spécifique les débats en cours dans les aires d'extension récente de cette plante, où elle se montre radicalement plus invasive et gênante, tant faute de pratiques de gestion enracinées historiquement qu'à la faveur de conditions pédo-climatiques renouvelées [Atlan, 2006]. Une étude de cas a été menée en octobre 2009 à la Réunion, une des aires d'extension contemporaine de l'ajonc d'Europe. Des entretiens ont été conduits auprès d'acteurs-clés impliqués directement dans la lutte contre l'invasion progressive de l'espace insulaire par cette plante (ONF, parc national, recherche en sciences biologiques, chambre d'agriculture, groupements d'éleveurs, élus locaux, DAF), et, au-delà, dans la mise en forme de préconisations pour le contrôle de sa prolifération. Les entretiens ont porté sur les éléments suivants : quels arguments sont mis en avant pour justifier la nécessité du contrôle de la prolifération de cette plante par l'homme dans l'île ? Au titre de quelles représentations de cet espace commun, et de quelles valeurs attribuées à cet espace ? Quelle est la perception de cette plante, et comment est décrit le type de désordre qu'elle suscite dans les espaces où elle se développe à la Réunion ? Et, par conséquent, quels sont les attitudes et actions mises en œuvre ? Quelles sont les attentes à l'égard d'autres catégories d'acteurs pour de telles actions et au nom de quels arguments ? Les réponses à ces questions varient en fonction des types d'acteurs rencontrés. Elles permettent de mettre en évidence des points de vue et des domaines d'intérêts opposés quant à la représentation de l'espace partagé, et particulièrement quant à la vocation de l'île : bassin de production agricole dans un objectif d'autosuffisance alimentaire de l'île, isolée géographiquement, réserve de biosphère et de biodiversité pour une île-berceau d'espèces et de biotopes uniques, patrimoine culturel et touristique collectif. Ces trois dimensions de l'île donnent lieu à trois types de construction de discours, tous trois adossés à une rhétorique centrée sur la notion de développement durable, et pourtant contradictoires. A l'heure actuelle ces acteurs luttent, dans une démarche à la fois constructive et tendue propre au processus d'élaboration d'un compromis [Boltanski et Thévenot, 1991], pour l'articulation entre une représentation des lieux partagés et une gestion de l'ajonc dans ces lieux qui reflète leur perception du problème : le registre de justification mobilisé par chacun des protagonistes s'adosse à des arguments centrés sur la notion de développement durable de l'île, quoique avec des définitions contradictoires de ce terme. Dans cette communication, nous rappellerons brièvement en quoi consistent aujourd'hui les formes de gestion de l'ajonc d'Europe dans une de ses zones natives, le bocage du bassin rennais. Nous soulignerons en quoi consiste le débat, à la fois collectif et source de conflits, autour de la gestion de ce espace, et comment il impacte le " problème-bocage " en Bretagne, et plus particulièrement la gestion des ajoncs. Nous décrirons ensuite comment se pose le problème-ajonc à la Réunion, et plus particulièrement comment il est construit de manière très variable pour chaque catégorie d'acteurs : à partir de la définition spécifique du développement durable d'un territoire mis en avant par chacune de ces catégories, nous montrerons comment s'enchaînent pour chacun une certaine vision de la vocation de l'île, une cartographie spécifique de cet espace partagé, une cartographie du problème-ajonc dans cette vision spatiale, et les modalités de gestion de l'ajonc envisagées (qu'elles soient mises en œuvre ou non). Cette lecture nous permettra de mettre d'abord au jour des espaces de divergences et de convergence dans ces représentations. Puis elle nous permettra de faire état, à la lumière de cette analyse, des tentatives actuelles de construction commune d'un objet (l'île de la Réunion), d'un problème (l'invasion de cet espace par une plante exogène agressive), et de solutions techniques partagées. Les étapes en cours de construction de ce compromis reposent au demeurant sur l'ébauche d'un consensus quant à un projet de " développement durable " de l'île : le recours rhétorique commun à cette notion n'a pu occulter très longtemps les divergences de contenu du projet qui l'accompagne. Il est saisissant à l'heure actuelle d'assister à la Réunion aux tentatives de construction d'un propos et d'actions consensuels dans ce domaine, à la faveur de l'arrivée d'une plante exogène perçue comme invasive. En cela, cette petite île, espace fini aux enjeux (tant écologiques qu'économiques et sociaux) exacerbés, présentant un nombre d'acteurs restreint aux fonctions clairement identifiées, reflet des institutions françaises classiques, constitue un laboratoire unique de l'élaboration progressive d'un compromis, lors de l'expérience que constitue une invasion végétale. Nous soulignerons enfin comment, lors de la construction de ce consens, la situation bretonne est interrogée puis mobilisée par les acteurs réunionnais comme source d'inspiration pour l'élaboration d'une gestion commune : le recours à une histoire de l'ajonc breton fantasmée (la plante serait intégrée de manière harmonieuse aux activités sur le territoire, intégrée et stabilisée au point d'être devenue emblème régional pour les bretons) inspire des solutions réunionnaises inédites, basées sur l'hypothèse d'adaptation de solutions historiques bretonnes ayant fait leurs preuves. La notion de " durabilité ", pour se construire à la Réunion, île de colons récemment habitée à l'échelle de l'histoire, se fonde actuellement sur le recours à l'histoire durable (i.e.inscrite dans la durée) du territoire breton et de ses ajoncs. La sémantique du terme " durable " devient alors inspiratrice de formes de consensus et de projets d'action techniques inédits, par un glissement de sens entre " durée " historique et " durabilité " prise dans un sens contemporain en cours de construction dans l'île.
Type de document :
Communication dans un congrès
Colloque international : Développement durable, communautés & sociétés FRE, Jun 2010, Mulhouse (FR), France
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Contributeur : Céline Martel <>
Soumis le : vendredi 7 septembre 2012 - 15:44:49
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Catherine Darrot. Les discours sur le développement durable à l'épreuve d'une invasion végétale : l'Ile de la Réunion, un laboratoire clos pour l'élaboration d'un compromis entre acteurs autour de l'ajonc d'Europe. Colloque international : Développement durable, communautés & sociétés FRE, Jun 2010, Mulhouse (FR), France. 〈hal-00729565〉

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